Il tète vigoureusement, les yeux grands ouverts, ses lèvres aspirent ~ goulûment le lait chaud qui perle aux coins de sa bouche. Il la regarde avec intensité, ses mains s'élèvent lentement comme pour caresser le sein. Les doigts se crispent, s'agrippent. On entend le bruit doux de sa déglutition et des petits ronronnements de plaisir. Pendant plusieurs minutes, son regard ne la quitte pas, il s'applique à téter, activement concentré sur sa recherche du lait et le désir de calmer sa faim. De courts instants, ses yeux se ferment, le mouvement des lèvres ralentit, devient plus léger, les bruits du lait avalé s'espacent. Elle lui parle doucement, l'encourage à poursuivre. Il la regarde à nouveau, réaccélère son mouvement avec un grognement de plaisir. Il remue, cale ses bras et ses jambes, redresse son dos, cherche son regard avec la plus grande attention, puis, à nouveau, se laisser aller contre elle, pesant de tout son poids dans ses bras. Les paupières retombent, la bouche s'arrête, les lèvres en corolle autour du sein ébauchent encore de minuscules mouvements.
Elle se redresse, étire son dos endolori par l'immobilité. Il ouvre à nouveau les yeux, la regarde béatement, resuce goulûment quelques gorgées de chaleur et de lait, puis laisse ses paupières retomber lentement. La bouche ralentit à nouveau, s'immobilise. Les bras retombent, mains grandes ouvertes, doigts déliés, totalement abandonnés dans une merveilleuse impression de bien-être, de détente. Son dos s'est arrondi dans les bras qui le bercent, la tête bascule sur le côté, enserrant toujours le bout de sein que, par instants, les lèvres effleurent d'une caresse. Fascinée par une telle paix:, elle n'ose plus bouger. L'enfant se laisse glisser dans une détente satisfaite. Son petit corps est immobile, totalement étalé sur elle. Il semble parti dans un profond sommeil que rien ne pourrait interrompre. Mais, soudain, il ouvre les yeux, les agite en tous sens, les bascule tellement haut que les globes blancs apparaissent. Inquiète, toujours immobile, elle se demande ce qui se passe, pourquoi il est si mou dans ses bras, et pourquoi ce drôle de regard qui plafonne.
Elle hésite à intervenir, n'ose le déranger. Mais les yeux, à nouveau, se ferment. Les lèvres cherchent le sein, ébauchent quelques gestes de succion, cette fois presque imperceptibles. Et soudain, immense, inattendu, jaillit un extraordinaire sourire qui illumine un court instant le visage endormi. Il est plus pâle que tout à l'heure, très profondément immobile, et, pourtant, en le surveillant attentivement, elle voit encore ses yeux bouger derrière les paupières baissées. À plusieurs reprises, il s'agite, ouvre et ferme les yeux sans jamais toutefois fixer son regard totalement concentré sur son rêve intérieur. Des petits sourires, une moue de dégoût, quelques mouvements de sa langue et de ses lèvres, une détente extasiée, une Immobilité étonnante de tout son corps alors que son visage s'anime, un instant fugitif de peur puis une mimique de colère puis, à nouveau, ce fulgurant sourire. Le corps est immobile, relâché. Les bras pendent vers le sol, toujours doigts détendus.
Soudain, il semble moins bien. Il respire plus vite, se replie sur lui- j même dans un brusque sursaut de douleur. Il pleure, bras et jambes brusquement repliés, crispés. Pendant plusieurs secondes un sourd gémissement sort de ses lèvres. Il serre les poings, raidit son dos, fait de vigoureux mouvements de succion, comme s'il se rappelait que son repas n'est pas encore terminé. Cette douleur, cet inconfort inexplicables paraissent presque le réveiller. Pourtant, sous les paupières closes, les yeux continuent à remuer, mouvement tout à fait perceptible pour elle qui le regarde. Ensuite, comme si rien ne s'était passé, il se détend à nouveau, relâche ses doigts, sourit vaguement, suçote avec ravissement, ouvre les yeux, le regard si loin, absent, ailleurs.
Il y a plus d'une demi-heure qu'il est là dans ses bras, agité, actif. Elle n'a pas osé bouger, sentant confusément que le moindre mouvement peut le réveiller, ou l'empêcher de s'endormir, elle ne sait pas trop... Peu à peu, sa respiration ralentit, le petit corps se reprend, la tête, le cou semblent se redresser légèrement, les poings se ferment, les bras et les jambes reprennent leur position habituelle repliée. Le visage est enfin figé, immobile, inexpressif. Il dort à poings fermés.
N'est-ce pas ce que dit le dicton ?

" Le sommeil , le rêve et l'enfant " Marie Thirion, Albin Michel 1999

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