Akira chéri,

Je n'oublierai jamais l'instant où tu as tété le sein pour la première fois. C'était le lendemain de ta naissance. Je voyais perler une goutte jaune au bout du mamelon et j'ai compris que mon corps était prêt pour l'allaitement malgré une nuit chahutée par l'anesthésie. J'ai appelé les infirmières qui sont allées te chercher. Elles ont à peine eu le temps de me montrer comment s'y prendre que tu t'étais jeté sur le sein sans demander ton reste. Toi tu n'avais pas besoin d'un mode d'emploi! Tu as sucé vigoureusement, les yeux et les poings fermés, bien concentré. Je me suis sentie "élue" maman, adoptée par toi. Une vague de chaleur m'a envahie et j'ai pensé: toi et moi, c'est pour la vie.

Plus tard tu as ouvert les yeux pour me dévisager et j'ai tout de suite vu dans ton regard celui de ma propre mère disparue. C'était saisissant! Les visiteurs faisaient des pronostics sur la future couleur de tes yeux: "tu verras, ils vont changer, les yeux des nourrissons sont toujours bleus au début." Pour moi, il ne faisait pas de doute qu'ils garderaient ce bleu très clair comme ceux de ma mère. Ensuite, durant les semaines suivantes, je me suis vue moi-même bébé dans ton visage. Comme tu me ressemblais dans les expressions! C'était un peu hallucinant. J'avais l'impression de revivre ma propre petite enfance mais en prenant cette fois-ci la place de ma mère. Je comprenais mieux ce qu'elle avait vécu comme bonheurs et comme angoisses. Ces souvenirs que ta présence fait remonter à la surface sont si doux.C'est le premier cadeau que tu m'as fait, mon bébé: une vraie cure de jouvence. J'ai eu un rêve révélateur à ce sujet: l'appartement où j'avais vécu enfant était à louer et j'allais le visiter. Je le retrouvais intact. Déambuler dans les pièces où j'avais vécu jusqu'à l'âge de cinq ans me procurait une joie immense. Je m'asseyais dans un coin du salon où je visualisais ce qui avait fait mon univers à cette époque: le parc, le cheval à bascule, les jeux de plasticine avec mon grand-père, le stoemp préparé par ma grand-mère, ses chansons préférées de Tino Rossi, le bureau où maman corrigeait les copies de ses élèves. Je respirais profondément en remémorant ces scènes et je sentais que ces souvenirs me donnaient de l'énergie, que je pouvais m'y ressourcer à volonté. Je me suis réveillée très heureuse.

Ton papa aussi guettait les signes de filiation. Curieusement, il voyait lui aussi des ressemblances avec son père décédé: l'implantation et la couleur des cheveux, le mouvement du menton, la façon de dormir. Moi je trouvais que tu ressemblais beaucoup à ton papa dans la forme du front, la bouchebien dessinée et surtout la silhouette: une démarche de danseur, des cuisses solides, des mains larges, des doigts sensuels de sculpteur.

Ton frère et tes soeurs se sont prêtés au même jeu en observant les photos: "Regardez, la même bouche, les mêmes cils longs et noirs, le même petit nez rond...!"

Tu as sept mois maintenant et je découvre de plus en plus en quoi tu ne ressembles à personne, en quoi tu es unique dans l'arbre généalogique où tu prends place. J'avoue que tu me mets en joie dans ces moments où tu es" Akira" et tu excites ma curiosité: quelle est ta personnalité? Quels sont tes goûts? Auras-tu une vocation?

Les psychologues parlent de l'âge de l'opposition, du "non", qui apparaît un peu avant deux ans. Mais je trouve qu'à sept mois, tu sais déjà "dire ce que tu veux" à ta façon: fermer la bouche quand tu n'aimes pas une panade, rugir quand tu veux changer de situation, dire "meumeum" quand tu veux aller dans mes bras ou téter, faire "haha!" quand quelque chose te plaît, tendre les bras quand quelque chose t'attire. Tu es déjà une petite personne affirmée dans notre famille que tu ravis par ta bonne humeur et ton sens de l'humour.

 

Ta maman

Le 14 février 2002

 

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