Mon amour de fils,

Tu ne pourras pas lire cette lettre avant quelques années, quand tu seras un " grand garçon " et que tu fréquenteras l'école.
Peu importe : là où tu es, je sais que tu comprends déjà ces mots, que tu ressens ce que j'éprouve car nous vivons en symbiose depuis plus de 8 mois. Quand mon cœur bat vite, le tien s'accélère également. Quand je suis sereine, tu te fais calme. Quand je suis triste ou énervée, tu t'agites et mon ventre se durcit.
Maintenant que le jour de ton arrivée parmi nous est proche, j'ai des choses à te dire..

Ta naissance est très attendue, mon chéri. Dès que ton père et moi nous nous sommes rencontrés (en 1996), nous avons voulu un enfant. Mais ce n'était pas encore le moment. Il y avait des choses à mettre en ordre avant, et surtout nous voulions que Cyrus, Pia et Violette, les 3 enfants de ton papa, m'acceptent d'abord dans leur vie et soient prêts eux aussi à accueillir un petit frère ou une petite sœur.

Il n'empêche que quand nous avons acheté la maison, nous avons tout de suite décidé où serait ta chambre et l'avons peinte en bleu ! Tu existais déjà dans notre tête, en projet.

Le jour de notre mariage fut le plus beau moment de ma vie, un jour magique. Je respirais la certitude, la certitude d'aimer ton père, d'avoir fait le bon choix et de vouloir passer le reste de mes jours avec lui. Ton frère et tes sœurs partageaient notre bonheur. C'était merveilleux !

Cyrus, Pia et Violette ont commencé à nous interroger sur l'arrivée éventuelle d'un petit frère ou d'une petite sœur. Après en avoir discuté avec ta grand-mère Janine ils avaient décidé à l'unanimité qu'ils voulaient un petit frère. J'avais beau leur dire que c'est la nature qui décide, ils n'en démordaient pas…Violette surveillait attentivement ma silhouette.

J'avais quelques angoisses malgré tout, surtout à cause de mon âge. Un premier enfant à 40 ans, est-ce raisonnable ? Mais ma famille et surtout ton père m'ont convaincue que je ferais encore une jeune maman, jeune d'esprit et de cœur. Le médecin a achevé de me persuader que j'étais en bonne santé et que tout irait bien.

Et tu es venu …. Très vite ! Comme si tu n'attendais que ça ! La transformation de mon corps a commencé par des insomnies. Je restais éveillée la nuit, sur le qui-vive, comme si quelque chose de très important allait se passer. Je me sentais étrange. Ton papa s'est doutée que j'étais enceinte.
Quand le médecin me l'a confirmé (il m'a fait entendre les battements de ton cœur), j'ai trouvé la nouvelle incroyable, presque surnaturelle. Le mystère de la vie est si grand que toutes les grossesses sont miraculeuses.

Je l'ai annoncé tout de suite à tout le monde même si des amis m'avaient recommandé la prudence à cause du risque de fausse couche durant les 3 premiers mois de grossesse. Mais tu avais l'air si bien accroché, si désireux de vivre.
Ma confiance s'est accrue la nuit où j'ai fait un superbe rêve. J'ai vu que tu étais né, tu me parlais et tu disais : "Là d'où je viens, j'ai fait toutes les démarches, rempli tous les formulaires pour vous avoir VOUS comme parents. Mon dossier était prêt. Mais vous, vous en avez mis du temps à vous décider ! "

Fille ou garçon ? Le mystère restait entier. Dès la fin du 3ème mois, le médecin a cru distinguer ton sexe sans oser être catégorique : " J'ai l'impression que c'est un garçon mais c'est encore tôt pour l'affirmer". Toute la famille attendait un garçon mais je t'avoue que je me préparais plutôt à élever une fille. Je pensais pouvoir mieux me débrouiller avec " la psychologie féminine ".

A la fin du 4ème mois, le médecin m'a conseillé de faire une amniocentèse. Au vu des résultats sanguins, il y avait bien un risque de trisomie. Au moment de la ponction , nous avons vu clairement sur l'écran de l'échographie que tu étais un garçon. Tu nous présentais fièrement ton sexe. Impossible de douter !

Tu sais, une ponction amniotique, ce n'est pas très gai. Je n'ai pas eu mal mais je voyais l'aiguille pénétrer la poche qui te protégeait et j'avais peur de ce qui pouvait t'arriver. J'ai été très impressionnée par ton calme. Tu ne bougeais presque pas, tu restais sagement à ta place comme si tu voulais faciliter le travail du médecin. J'étais déjà fière de toi, mon garçon !

Mais les semaines qui ont suivi furent difficile pour ton père et moi. Nous étions partagés entre l'émotion d'avoir un fils et l'angoisse des résultats. Tous les parents souhaitent que leur enfant soit en bonne santé, qu'il aie la meilleure vie possible. Ils se demandent aussi s'ils auront la force morale et physique d'élever un enfant handicapé. Jusque là nous étions sur notre petit nuage car tout se passait idéalement : tu prenais bien du poids, tu étais dynamique. Et puis le nuage est devenu sombre et cachait le soleil. J'étais envahie par la tristesse. Je pleurais beaucoup. Mon papa, c'est-à-dire ton grand-père Pierre-Marie, ne cessait de me répéter qu'il était certain que les résultats de l'analyse génétique seraient excellents. Gilles aussi était serein. " Il a l'air si bien à l'échographie, cet enfant est si beau , j'ai confiance. Mais s'il y a un problème je l'accepte comme il est."

C'est pendant cette période que j'ai commencé à te sentir bouger dans mon ventre ! Tu te rends compte ? Tes petits coups de pieds ou de fesses que tu me donnais régulièrement créèrent un lien si fort entre nous que je me suis sentie prête à t'accepter tel que tu étais. C'est toi qui m'as sortie de ma tristesse.
Quand le médecin nous a annoncé que tout était normal, nous avons explosé de joie. Après avoir averti toute la famille, Gilles m'a emmenée fêter ça dans un bon restaurant et je me suis permis, une fois n'est pas coutume, un peu de champagne.

Maintenant je pouvais complètement m'abandonner à la joie de t'attendre, de communiquer avec toi quand tu bouges dans mon ventre, je pouvais m'habituer à l'idée d'avoir un fils. J'ai commencé à regarder les petits garçons dans la rue en me demandant si tu leur ressemblerait.
Il n'y a pas si longtemps, je n'ai pu m'empêcher de pleurer dans le tram. J'étais assise en face d'un garçon d'une douzaine d'années et j'ai réalisé qu'un jour tu auras son âge. On discutera de tas de choses. Tu amèneras tes copains à la maison, puis… des copines. Des larmes de joie me sont montées aux yeux. Tu as une maman bien sensible (ton père confirmera). C'est comme ça. Il faut dire qu'attendre un enfant n'est pas seulement une " performance physique "pour reprendre les termes de l'obstétricien mais aussi une performance émotionnelle, une véritable initiation.

Je reviens de chez le médecin. Il m'a dit que tu as déjà un bon trois kg. Qu'il n'y a plus de risque de prématurité. Que tu es dans la bonne position et ta tête déjà engagée. Le col de l'utérus, cette porte qui va s'ouvrir sur le passage que tu dois emprunter, est déjà effacé. Je dois me reposer et me préparer. Tu peux venir à tout moment paraît-il. J'ai donc dit au revoir à mes collègues de travail et je reste à la maison. Ta chambre est prête (dans les tons jaune et bleu, j'espère que tu aimes), la valise pour la maternité aussi. Je vais chez l'acupuncteur et chez l'homéopathe pour que mon corps soit en bonne condition.
Je me réjouis de te faire découvrir à quel point la vie est formidable.

Mais prends ton temps d'achever ta croissance, mon chéri. Tu as l'air encore bien dans mon ventre et tes mouvements me rassurent.

Je t'aime très fort.


Xavière, ta maman

Le 15 juin 2001

 

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