J'ai choisi l'allaitement

Naïvement, je croyais que la grossesse consistait à mener un petit d'homme à bon port. Enceinte pour la première fois en 2001, la réalité m'a démontré qu'il fallait plutôt se laisser conduire : c'est l'enfant qui mène la barque. Cette grossesse fut pour moi un voyage en pleine tempête à bord d'un bateau sans capitaine (que de nausées sur le pont !), une plongée en apnée à l'écoute du chant des baleines, une expérience de dissolution dans une conscience fusionnelle avant d'émerger dans un face à face pour réapprendre à compter jusqu'à deux.

Le 11 juillet 2001, j'ai donc fait naufrage sur une terre inconnue. Depuis je mène la vie de Robinson, car j'ai décidé d'allaiter mon enfant à la demande. Je ne suis pas déçue ! Je me découvre instinctive, animale, primitive, pourquoi pas " primate ", mère à l'état pur, avec mon bébé qui s'accroche à ma peau, à mes seins, à mon ventre, qui m'apprend le sens du mot " survie ", le sens du mot " vie ". L'allaitement, c'est mieux qu'une machine à remonter le temps : je retrouve un rythme d'avant la succession des saisons, d'avant la distinction du jour et de la nuit. C'est mon enfant qui organise le cours de notre vie. Quand il dort, je dors, quand il a faim, je le nourris. Nous vivons dans un corps à corps presque permanent, dans une symbiose qui prolonge la grossesse. Mes seins commencent à couler juste avant qu'il n'aie faim. Et lui s'endort quand je suis fatiguée. C'est aussi simple que ça.

Enfin… ça pourrait être simple, si mon île de Robinson n'était pas cernée par une " civilisation " complexe pour laquelle la simplicité du rythme de l'allaitement est une insulte. Je réalise le décalage quand il s'agit de faire des démarches, de prendre des rendez-vous et que l'on me demande : " Quel jour de la semaine prochaine ? Quelle heure t'arrange le mieux ? " Comment saurais-je, moi, quand le bébé dormira ou aura faim un jour de la semaine prochaine ? Mon bébé n'est pas programmable, il n'est pas dressé, il cherche doucement son rythme, évolue comme la vie elle-même, de manière imprévisible. Je vis donc au jour le jour, à contre courant de mon entourage qui me demande régulièrement si je vais encore " allaiter longtemps ".

Je ne me doutais pas qu'en choisissant l'allaitement intensif, je passerais de l'autre côté du miroir. Toujours visible pour mes contemporains, je n'en vis pas moins ailleurs, dans une autre dimension, dans un lointain passé, en équilibre sur la frontière ténue qui sépare le règne animal de la civilisation humaine. Aristote se méfiait de cette frontière, lui qui avait relégué la femme au rang de la nature, attribuant aux mâles le privilège de l'esprit, de la culture, de la civilisation. Et beaucoup d'hommes à sa suite continuent aujourd'hui à trouver la grossesse ou l'allaitement " animal " Mais la femme dans la maternité n'est pas animale purement et simplement. L'éducation humaine commence déjà avec le rapport charnel par lequel la mère crée une interface entre les deux mondes. Quand j'allaite mon enfant, j'ai conscience de l'humaniser, de le mener progressivement au stade du langage, de la tétée à la parole, de le conduire à la reconnaissance de son nom. J'ai bien dit " humaniser ", non pas en faire un robot. Or tout concourt à faire rentrer mon enfant dans un moule, le plus tôt possible. Il doit dormir et manger aux bonnes heures, se plier aux horaires de la crèche qui seront ensuite les horaires de l'école et plus tard les horaires du travail. Il doit être bien dressé pour devenir un élément productif du système. Ce rythme infernal, je me souviens en avoir souffert dans mon enfance et m'y être soumise par nécessité. Mais je voudrais que mon fils y échappe le plus longtemps possible, qu'il aie le droit de s'écouter, de suivre son rythme, de s'exprimer librement. Je crois que j'ai choisi l'allaitement intensif pour vivre avec lui cette liberté " sauvage " pendant quelque mois et faire œuvre de résistance à ma façon.

Xavière Remacle

 

 

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